Interviews

Interview d’une commissaire d’exposition sur la scène artistique contemporaine

Par Maxime
5 minutes

Rencontre avec Claire Dubois : éclairage sur le métier de commissaire d’exposition


Au fil des dernières années, la scène artistique contemporaine française a vu émerger de nouveaux visages et de nouvelles pratiques, tant du côté des artistes que de ceux qui les mettent en lumière. Parmi ces figures-clés, le rôle du commissaire d’exposition s’est affirmé comme un acteur central de la visibilité artistique. Pour comprendre les défis, les choix et la vision qui sous-tendent ce métier, legrosbuzz.com a rencontré Claire Dubois, commissaire d’exposition indépendante, reconnue pour ses projets originaux mêlant art, société et territoire.


Un parcours entre histoire de l’art et engagement culturel


Installée à Lyon depuis une dizaine d’années, Claire Dubois a d’abord étudié l’histoire de l’art à Paris, avant de s’engager sur différentes scènes artistiques régionales. Elle raconte :


« J’ai commencé par la médiation culturelle, puis très vite, j’ai voulu participer à la construction du récit autour des œuvres, à la sélection des artistes mais aussi à la manière de rendre l’art accessible à un large public. Le métier de commissaire, loin d’être celui d’un simple organisateur, c’est aussi celui d’un auteur, d’un révélateur et parfois d’un traducteur du contemporain. »


Qu’est-ce qu’un commissaire d’exposition aujourd’hui ?


La question paraît simple, mais la réalité du métier demeure multiforme. Claire Dubois précise :


« Être commissaire, c’est imaginer un parcours d’exposition cohérent, choisir des œuvres mais aussi tisser des liens entre les artistes et un contexte : celui d’une ville, d’un site, d’un public particulier. Nous sommes à la fois programmateurs, médiateurs, organisateurs, parfois critiques d’art, et surtout des personnes à l’écoute : des artistes, des équipes, du public. »


Elle insiste sur la dimension collaborative du métier : chaque exposition est le fruit de dialogues et d’ajustements permanents avec les créateurs mais aussi avec les contraintes logistiques des espaces qui accueillent les œuvres.


Du choix des œuvres à la scénographie : les grandes étapes de la création d’une exposition


  1. Définir un fil conducteur : L’exposition commence par une idée, un thème ou une question centrale. Claire confie :
    « Il s’agit souvent de résonances avec l’actualité, comme le rapport au vivant, aux identités, au numérique. On écrit une sorte de “note d’intention” qui va guider tous les choix par la suite. »

  2. Rencontrer les artistes : La phase de prospection est essentielle. Elle suppose une veille constante sur les nouvelles scènes, les ateliers, parfois les réseaux sociaux ou les résidences d’artistes.
    « Je privilégie toujours la rencontre : voir les œuvres mais aussi comprendre la démarche, l’énergie derrière un projet. »

  3. Sélectionner les œuvres : Un des moments-clé, qui suppose de respecter l’équilibre du propos, la diversité des médiums et souvent les contraintes techniques (taille, fragilité, prêts). Un dialogue s’installe, autant avec les artistes qu’avec les prêteurs (galeries, institutions).

  4. Penser la scénographie : C’est la traduction concrète du propos : comment guider le visiteur ? Comment rendre accessible ou émouvante une œuvre exigeante ?
    « J’aime travailler en binôme avec un scénographe : parfois une œuvre prend une nouvelle ampleur selon son emplacement, sa lumière, ou même son silence. »

  5. Organiser la médiation : La transmission au public fait partie intégrante du rôle du commissaire, de la rédaction des textes de salle à l’invention de dispositifs participatifs.

Nouveaux formats, nouveaux publics : comment toucher au-delà du cercle initié ?


La scène contemporaine souffre parfois d’une image « élitiste ». Claire en a bien conscience :


« La clef d’une exposition réussie, c’est la curiosité qu’on suscite. On essaye de décloisonner : proposer des rencontres, des ateliers, des visites commentées pas trop “académiques”, impliquer des partenaires locaux. J’ai aussi monté plusieurs expositions “hors les murs”, dans des gares, des marchés, des écoles, pour casser le réflexe “musée”. C’est souvent là que la magie opère, qu’on touche des publics inattendus. »


Mais ouvrir ne veut pas dire simplifier : la commissaire insiste sur l’importance de proposer plusieurs niveaux de lecture, du texte bref à l’analyse pointue, et de soigner le langage de l’accrochage autant que celui des cartels.


Le numérique, défi ou opportunité pour la scène artistique ?


Interrogée sur l’évolution de son métier à l’ère du numérique, Claire Dubois partage sa réflexion :


« Grâce aux plateformes de diffusion ou aux catalogues en ligne, on découvre des artistes du monde entier en quelques clics, et la crise sanitaire a poussé beaucoup de structures à proposer des visites virtuelles. Ce n’est pas la même expérience, mais cela a le mérite d’ouvrir de nouveaux publics à l’art contemporain. »


Cependant, elle plaide pour le maintien du lien physique au sein de l’espace d’exposition : « Face à une œuvre, c’est le corps qui ressent : la lumière, l’échelle, la texture, l’ambiance. On ne remplacera pas cela par une image à l’écran, mais le numérique est un complément précieux. »


Les grands enjeux de la création actuelle : paroles d’une observatrice engagée


Quels sont, pour une commissaire d’exposition, les enjeux majeurs qui traversent la scène contemporaine ? Claire souligne plusieurs axes :


  • La diversité : donner plus de place aux artistes émergents, aux femmes, aux créateurs issus d’horizons variés, est une priorité dans la programmation des lieux publics, mais aussi dans les galeries privées.
  • L’écologie : de plus en plus de projets interrogent le lien entre art, environnement et économie des moyens. « Certaines expositions repensent l’accrochage dans une optique “zéro déchet”, d’autres privilégient les matériaux locaux ou recyclés. »
  • Les hybridations : croiser disciplines, techniques et médiums : « Les artistes d’aujourd’hui sont rarement attachés à une seule pratique. On mélange vidéo, textile, sculpture, performance… Cela demande une grande ouverture dans le commissariat. »


Des conseils pour de futurs commissaires d’exposition ?


Pour ceux qui voudraient se lancer, Claire encourage à multiplier les expériences :


  • Être curieux : « Allez à toutes les expositions, petites ou grandes, lisez, échangez avec les artistes, les régisseurs, les médiateurs. »
  • Se faire la main : « Commencez par aider sur des projets associatifs ou étudiants. Le commissariat se développe beaucoup “sur le terrain”. »
  • Travailler son sens du collectif : « Ce n’est jamais une aventure solitaire. On compose avec beaucoup de sensibilités différentes, d’où l’importance d’écouter et de négocier. »

Retours d’expérience : publics et artistes témoignent


  • Anaïs, 27 ans, peintre : « Travailler avec Claire a donné du sens à mon travail : elle a su voir ce que je n’osais pas formuler. Son accrochage mettait en valeur même mes essais les plus discrets. »
  • Hervé, 45 ans, visiteur régulier : « Une exposition bien pensée, c’est une expérience sensorielle. Le choix de l’ordre, du rythme, de la lumière, tout compte. On oublie souvent le travail invisible des commissaires. »
  • Leïla, médiatrice culturelle : « Quand les commissaires s’impliquent dans la transmission, ça fait vraiment la différence : le public se sent concerné, même s’il n’a pas de références préalables. »

Enjeux et perspectives : commissaire d’exposition, un métier en pleine évolution


Loin d’être figée, la profession évolue au gré des nouveaux usages, de la circulation des œuvres et des attentes des publics. Claire conclut :


« Le meilleur compliment, c’est quand un visiteur ressort de l’exposition avec plus de questions qu’il n’en avait en entrant. Mon rôle n’est pas d’apporter des réponses toutes faites, mais de semer des pistes, d’inviter à la découverte, à la réflexion partagée. Aujourd’hui, la scène artistique bouge vite : à nous d’accompagner ce mouvement, avec justesse, rigueur et un brin de poésie. »


Rencontrer une commissaire d’exposition, c’est ainsi pénétrer dans les coulisses de la création artistique : un métier fait de passion, d’engagement, de dialogue, mais aussi de doutes et d’inventivité. À travers leur travail, les commissaires participent activement à la vitalité culturelle de nos territoires, et permettent à tous, néophytes comme initiés, de s’approprier un peu plus la richesse et la diversité de la scène contemporaine.

Articles à lire aussi
legrosbuzz.com