Regards neufs sur les fanzines : l’âge d’or du DIY revisité
Longtemps associés aux marges, les fanzines reviennent aujourd’hui sur le devant de la scène culturelle avec une vigueur inattendue. Qu’ils célèbrent la musique indépendante, la bande dessinée hors des circuits classiques, les arts visuels ou les luttes citoyennes, ces magazines « faits maison » incarnent plus que jamais l’esprit d’autonomie et de partage. Tour d’horizon d’un phénomène qui traverse générations et disciplines, et qui n’a jamais semblé aussi actuel.
Du mimeographe aux réseaux sociaux : une brève histoire des fanzines
Le mot « fanzine » — contraction de « fan magazine » — naît dans les années 1930 au sein de la communauté de science-fiction américaine. Dès l’origine, l’idée est simple : créer, imprimer, diffuser soi-même des publications à petite échelle, sans passer par la case éditeur. L’avènement du punk dans les années 1970 propulsera les fanzines dans la pop culture. En France, c’est à la même époque qu’émergent Le Lynx, Rock & Folk hors-série militant ou les premiers fanzines BD, véritables laboratoires graphiques et pamphlétaires.
L’accès facilité à la photocopie, puis à l’informatique, bouleverse ensuite la production. Mais l’arrivée d’internet change la donne : la parole se libère sur les blogs, forums puis réseaux sociaux, et beaucoup annoncent alors la mort du fanzine papier. Contre toute attente, c’est un mouvement de résistance et de redécouverte qui va s’amorcer.
Pourquoi (re)faire des fanzines aujourd’hui ?
Au moment où l’édition traditionnelle traverse de profondes mutations, le fanzine retrouve tout son attrait. Plusieurs raisons expliquent ce retour :
- Le besoin de créer sans filtre : pour donner la parole à celles et ceux qui ne la trouvent pas dans les circuits mainstream, la formule reste imbattable. Nul besoin d’autorisation ni de validation, tout le monde peut fabriquer son journal, son recueil de poèmes ou son guide engagé.
- L’expérience du papier et de l’objet : à l’heure du tout-numérique, manipuler un fanzine, le sentir, le feuilleter, procure une sensation rare. Cet engagement tactile séduit une nouvelle génération lassée du scroll infini.
- La dimension communautaire : créer un fanzine, c’est souvent fédérer : un cercle d’amis, une scène artistique locale, un réseau de lecteurs aux marges. L’événement du zine swap (échange de fanzines), ou l’organisation de festivals dédiés, deviennent autant de prétextes à la rencontre.
- L’expérimentation graphique et éditoriale : collages, détournements, écritures hybrides, formats originaux… Le fanzine se veut un terrain de jeu où chacun ose sortir des cadres habituels.
Musique, BD, militantisme : des contenus à foison
Si l’histoire du fanzine reste marquée par le rock indé et le do-it-yourself, l’offre d’aujourd’hui explose en diversité :
- Fanzines musicaux : chroniques, interviews confidentielles, reportages photo dans les salles obscures… La passion du live et des petits groupes y a toujours la part belle.
- BD et graphzines : espace de liberté absolu, les fanzines illustrés continuent de révéler de futurs talents de la bande dessinée et du graphisme contemporain. Le passage par l’autoédition permet d’essayer, de se tromper, de trouver sa voix sans pression commerciale.
- Fanzines militants : écologie, féminismes, cultures queer, droits sociaux, etc. Nombreuses sont les causes actuelles qui trouvent dans le fanzine un outil de documentation, de transmission et d’action directe.
- Fanzines de niche, guides, carnets de voyage : cuisine, modes de vie alternatifs, récits personnels prennent également la forme du zine, avec des styles aussi éclectiques que leurs auteurs.
Portraits croisés : paroles de créateurs et créatrices de fanzines
Pour comprendre la vitalité du mouvement, rien de mieux que la parole de ceux qui s’y consacrent aujourd’hui.
« Nous avons monté notre premier fanzine lors du premier confinement. Nous voulions garder le lien avec notre public de micro-festival et offrir la parole aux musiciens restés dans l’ombre. Finalement, c’est devenu un projet collaboratif, avec dessins, textes, recettes, confessions d’artistes… et chaque nouveau numéro fait boule de neige. » (Marion, 29 ans, Lille)
« Le fanzine, c’est ma petite maison d’édition, mais sans les prises de tête. Je teste de nouvelles narrations, je fabrique l’objet à la main – parfois sur du papier recyclé, parfois imprimé en risographie. Je vends quelques exemplaires en salon, beaucoup plus lors de soirées-concert. Ce n’est pas un business… mais ça me donne mille idées à développer plus tard ! » (Romain, 32 ans, Lyon)
Fanzines et réseaux : un nouvel écosystème hybride
Loin d’opposer le papier et le numérique, les nouvelles générations jouent la complémentarité. Beaucoup de fanzines ont désormais leur compte Instagram ou leur mini-site, qui serve aussi bien à documenter la création qu’à lancer des appels à collaborations. Les plateformes de financement participatif permettent aussi de couvrir les frais d’impression, d’organiser des préventes ou d’élargir les publics.
Certains projets plus ambitieux donnent même naissance à des webzines, des podcasts ou des formats vidéo autour du fanzine originel — une hybridation féconde, où chaque support relaie l’autre pour toucher différents lecteurs.
Des festivals et librairies au soutien du mouvement
La visibilité des fanzines s’appuie aujourd’hui sur un réseau de lieux et d’événements solidaires. On ne compte plus les salons du livre indépendant, marchés de créateurs ou « fanzinothèques » adossées à des médiathèques ou centres d’art. À Paris, la Zinefest attire des milliers de visiteurs chaque automne. À Nantes, Lyon ou Toulouse, des librairies spécialisées et collectifs autogérés mettent la jeunesse créative à l’honneur.
Dans ces espaces, reviennent toujours trois principes clés : accessibilité (prix modiques, possibilité de troc ou dons), mise en avant des anonymes, et dialogue intergénérationnel.
L’impact culturel du renouveau fanzine
Loin du simple gadget rétro, le fanzine s’immisce à nouveau dans la fabrique de l’opinion, du goût, du lien social. On le retrouve dans les écoles d’art comme outil pédagogique ; il inspire des collections de musées (comme au Centre Pompidou ou à la BPI) ; il sert de tremplin à des maisons d’édition ou de label alternatives, voire à des artistes qui finissent par exposer ou publier ailleurs.
Surtout, sa dimension collective apporte une réponse à la crise de la représentation et de la confiance dans les médias classiques : fabriquer un fanzine, c’est s’approprier un récit, une esthétique, une aura de sincérité.
Envie de vous lancer ? Conseils pratiques de la communauté
- Démarrer petit : un zine de 8 pages suffit pour éprouver le plaisir de la création. Privilégiez la sincérité à la perfection graphique.
- S’appuyer sur des ateliers : de nombreuses médiathèques, MJC, lieux associatifs organisent des ateliers fanzine ouverts à tous âges et niveaux. L’occasion d’apprendre la mise en page, la reliure, d’échanger des astuces…
- Utiliser le bouche-à-oreille : échanges entre auteurs, lectures croisées, envoi postal entre collectifs sont au cœur de la communauté.
- Allier le numérique au papier : publier quelques pages sur les réseaux, utiliser le crowdfunding pour financer un tirage, faire connaître un projet par un site ou une newsletter.
- Respecter la légalité : attention aux droits d’auteur si vous réutilisez images ou textes déjà publiés ; mieux vaut s’en tenir à la création originale, ou contacter les créateurs cités.
Pour conclure : un futur à écrire, page par page
Au-delà de la nostalgie, le retour du fanzine traduit bien une soif de narration libre, d’expression collective, d’objets à transmettre de main en main. Il invite chacun à s’emparer de ses envies, de ses convictions, de ses colères ou de ses enthousiasmes pour les transformer en création brute. Si la culture populaire se réinvente sans cesse, le fanzine, lui, prouve que le DIY n’a jamais cessé de rimer avec liberté.
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