Entretien avec un libraire spécialisé sur la montée des ouvrages écologiques
Regards croisés sur l’engouement pour la littérature écologique en librairie
Depuis quelques années, un courant fort bouleverse les linéaires des librairies françaises : l’écologie s’impose comme un terrain littéraire à part entière, drainant de nouveaux lecteurs et suscitant l’intérêt des éditeurs généralistes comme spécialisés. Mais comment les libraires vivent-ils cette montée en puissance des ouvrages liés à l’environnement et aux écologies ? Pour éclairer cette tendance, nous avons rencontré Antoine Girard, libraire spécialiste du rayon nature et écologie à la librairie Le Sillage, en plein cœur de Nantes. Avec près de quinze ans d’expérience, il partage son regard sur cette évolution, ses conseils de lecture et les attentes croissantes d’un public en quête de sens.
Un rayon longtemps discret qui s’étend à toute la librairie
« Il y a encore dix ans, la littérature écologique, c’était surtout quelques guides pratiques de jardinage, des essais confidentiels sur la biodiversité ou le climat, et beaucoup d’albums jeunesse sur la forêt, l’océan, les animaux », explique Antoine Girard, devant une étagère désormais bien remplie. « Aujourd’hui, ces titres se sont démultipliés. On est passé du manuel de permaculture aux grandes fresques romanesques sur la fin d’un monde, des essais de scientifiques aux bandes dessinées militantes, des guides de randonnées engagées aux recueils poétiques sur la nature menacée. »
Ce foisonnement va de pair avec la pluralité des sensibilités : « L’écologie n’est plus une niche. On la retrouve dans tous les genres : littérature adulte, ado, jeunesse, BD, poésie, mais aussi développement personnel, philosophie, politique… Même les polars et les romans historiques s’emparent de ce sujet ! »
Des lecteurs de plus en plus attentifs… et exigeants
Qu’ils soient militants de longue date ou « simples » curieux, les clients s’adressent dorénavant au libraire avec des questions pointues : « Je vois émerger une demande très active, notamment en direction des livres pratiques (zéro déchet, alimentation locale, savoir-faire de transition), mais aussi d’ouvrages scientifiques, accessibles ou non, et de fictions à portée environnementale. Certains cherchent à mieux comprendre les enjeux, d’autres veulent des solutions concrètes à leur échelle. Il y a aussi beaucoup de parents, d’enseignants, de lecteurs engagés qui veulent transmettre. »
Une évolution qui influence le rôle même du libraire, devenu passeur et parfois médiateur : « On essaie vraiment d’aiguiller selon les niveaux de connaissances et les attentes : expliquer la complexité climatique sans tomber dans la technicité, déconstruire certaines idées reçues, proposer des lectures complémentaires, des podcasts, des ressources associatives locales… »
Nouvelles plumes, nouvelles maisons d’édition
L’essor de cette littérature a, selon Antoine Girard, dynamisé le milieu éditorial : « Beaucoup de petites maisons ont vu le jour autour de 2015-2018, parfois portées par des scientifiques, des naturalistes, des activistes ou des journalistes d’enquête. On pense à Wildproject, Écosociété, La Salamandre, Tana Éditions, Les Liens qui Libèrent… Cependant, les grands groupes suivent aussi : Actes Sud avec sa collection “Domaine du possible”, Seuil, Gallimard et d’autres multiplient les essais, les romans et les albums sur ces thématiques. »
La diversité des voix se traduit dans les rayons : « On trouve de jeunes auteurs ou autrices très engagés, mais aussi des spécialistes reconnus comme Pablo Servigne, Vinciane Despret, Jean-Marc Jancovici, Cyril Dion… Sans oublier de nombreux auteurs de fiction, de Pierre Ducrozet à Alain Damasio, qui explorent le bouleversement climatique sous l’angle du récit, du roman ou de la dystopie positive. »
Best-sellers et surprises du rayon écolo
Quels sont les ouvrages qui rencontrent le plus de succès ? « Les titres de la “collapsologie” ont été un grand déclencheur : Comment tout peut s’effondrer, Une autre fin du monde est possible de Servigne/Durand, se sont vendus par milliers. Mais on constate un renouvellement : le public s’intéresse beaucoup aux livres sur la transition concrète, l’écologie du quotidien : zéro déchet (notamment avec Béa Johnson ou Jérémie Pichon), alternatives citoyennes, solutions locales… »
Les lectures inspirantes ne manquent pas hors des essais : « On note la montée de la “nature writing” et des romans où la nature n’est plus un décor, mais un personnage à part entière, parfois en crise. Certains livres jeunesse sur le vivant ou la préservation des écosystèmes cartonnent auprès des familles, comme Demain entre tes mains ou les albums de Michel Pastoureau. Et le roman graphique s’empare du sujet : Le monde sans fin de Blain et Jancovici en est un exemple marquant. »
Des choix de libraire : recommandations pour s’initier ou approfondir
Face à ce raz-de-marée éditorial, comment choisir ? Antoine Girard évoque quelques titres phares :
- Pour s’initier : Petit traité de résilience locale de Thierry Ribault ; Prospérer de Sarah Durieux ; Là où est la rivière de Sophie Divry.
- Pour approfondir : De l’écologie profonde à la décroissance de Serge Latouche ; La biodiversité en question d’Emmanuelle Pouydebat.
- Côté fiction : Le ministère du futur de Kim Stanley Robinson ; La saison des fleurs sauvages de Carine Fernandez.
- Pour la jeunesse : Mission Océan de Hélène Montardre ; Voyage en biodiversité d’Emilie Vast.
« L’enjeu est aussi d’inviter le public à diversifier ses lectures : ne pas s’arrêter à l’angoisse environnementale ou au catastrophisme, mais explorer ce que ces livres peuvent donner à espérer, à rêver ou à construire collectivement. »
Entre dialogue citoyen et médiation culturelle
Le succès de la littérature écologique n’est pas isolé : il s’inscrit dans une dynamique de médiation et de partage. « Nous mettons régulièrement en place des clubs de lecture autour de ces thématiques, des rencontres avec des auteurs, des ateliers collaboratifs avec des associations écolos locales ou des collectifs de transition. Les retours sont très positifs : les lecteurs y trouvent une communauté de questionnement, d’entraide, et sortent parfois avec l’envie d’agir concrètement. »
Cette dimension collective bouscule jusqu'aux pratiques de la librairie elle-même : « Beaucoup de nos choix d’achats sont désormais éthiques : préférer les ouvrages imprimés localement, choisir des petites maisons indépendantes, proposer du seconde-main, organiser des trocs-livres. C’est une autre façon de militer pour l’écologie, à notre échelle. »
Les défis à venir pour le livre écologique
L’offre ne cesse de croître, mais n’est pas exempte de limites : « On remarque des publications parfois opportunistes ou mal documentées, générant du greenwashing éditorial », remarque Antoine Girard. « Le défi pour nous, libraires, c’est de faire le tri, de renvoyer vers les livres de fond, de proposer d’autres formats (podcasts, documentaires, rencontres). Il faudra aussi soutenir la création littéraire sur l’écologie, au-delà de la mode, pour éviter l’effet de bulle ou d’épuisement. »
Pour lui, l’enjeu de demain sera double : « Recruter de nouveaux lecteurs en sensibilisant plus large (adultes comme enfants), et continuer à faire le pont entre lecture individuelle, réflexion collective et passage à l’action concrète. La librairie a son rôle à jouer comme espace de débat et de dialogue ouvert. »
Paroles de lecteurs et dernières recommandations
« Lire sur l’écologie m’a permis de mieux comprendre les enjeux autour de moi. Puis j’ai eu envie de modifier mon alimentation, puis d’en discuter autour de moi. C’est un cheminement qui commence souvent par un livre conseillé par un libraire. »
— Sabine, 37 ans, lectrice nantaise
« Je me tourne plus facilement vers des livres illustrés : la BD et les albums jeunesse me semblent plus accessibles pour aborder des thèmes complexes, surtout avec mes enfants. »
— Quentin, père de deux enfants, fidèle de la librairie
Avant de conclure, Antoine Girard partage un dernier conseil : « Les lectures écologiques sont nombreuses et chacun peut trouver son entrée : par la science, la poésie, le récit personnel, la fiction. L’important est de garder l’esprit ouvert et de continuer à questionner notre rapport au vivant, page après page. »
Pour aller plus loin : ressources et communauté
- Clubs de lecture écologiques (en librairie ou en bibliothèque municipale)
- Rencontres d’auteurs et ateliers avec associations locales
- Sites et podcasts spécialisés : Reporterre, Les others, Présages
- Librairies indépendantes engagées (voir initiatives sur Libr’Envie, Les Librairies Éco-responsables)
L’essor des ouvrages écologiques, loin de se cantonner à une mode passagère, s’accompagne d’une réflexion collective, d’une envie de transmission et d’un souffle nouveau, aussi bien dans les pratiques de lecture que dans la vie des librairies. Un mouvement à suivre et à nourrir, pour le livre comme pour la planète.